mini transat clarisse crémer Christophe breschi

Au milieu de l’Atlantique

Après 11 jours de mer dont 6 jours sans être à la portée VHF d’aucun concurrent, je suis arrivée à Las Palmas de Gran Canaria, le 1er objectif de cette transatlantique en solitaire en 2 étapes. Onze jours en mer en solitaire, on pourrait imaginer que cela passe lentement, surtout si l’on reprend le fil de tout ce que l’on peut accomplir en onze jours d’une vie de terrien, et pourtant, en posant le pied à terre, j’avais l’impression de n’avoir vécu qu’une seule grande journée de voyage, comme si le soleil s’était levé le 1er octobre à La Rochelle, pour se coucher le 11 octobre à Las Palmas.

Le départ 
Que cela m’a paru étrange de dire au revoir à tous mes proches, amis et sponsors d’un seul geste de la main depuis mon petit bateau. J’aurais voulu leur raconter toutes les émotions qui me traversaient, savoir si le départ leur avait paru beau malgré la pluie, s’ils n’étaient pas trop secoués sur leurs semi-rigides et autres vedettes, mais il a fallu poursuivre vers le large, s’enfoncer dans la nuit, en sachant pertinemment que je n’aurai leurs impressions qu’après avoir atteint les Îles Canaries, une terre qui me paraissait alors vraiment très très très lointaine.

Les premiers jours
Au bout du Golfe de Gascogne, que j’avais déjà bien pratiqué cet été pendant la Transgascogne, se trouvait  (tout du moins dans ma tête) une sorte de zone couperet : le Cap Finisterre et le passage du DST. Situés à la pointe Nord-Ouest de l’Espagne, ils sont souvent le théâtre de nombres d’abandons car la mer y est toujours plus forte et le vent y accélère plus qu’ailleurs. Je m’étais fait tout une histoire de cette zone, et l’approche a été une sorte de grande préparation psychologique. À mon arrivée là bas (au cours de la 3ème nuit) j’étais préparée comme pour partir au front. Tout a bien commencé, j’ai réduit la taille de mon spi à chaque fois au bon moment, et ai même commencé par gagner du terrain sur mes plus proches concurrents. Finalement le vent était moins fort que prévu et la situation tout à fait gérable, hormis une mer assez courte et forte rendant les manoeuvres compliquées. Malheureusement un manque de lucidité au petit matin m’a fait renvoyer le spi sans son écoute à la sortie d’un empannage (pour lequel j’avais fait tomber le spi pour plus de sécurité, ça m’apprendra à être prudente ! ) et m’a valu une bonne demie heure de galère : il n’y avait pas tellement de vent (22-25 noeuds soit moins de 50km/h) mais la mer était forte et sans son écoute le spi claquait très fort sur le côté du bateau. J’ai vite trouvé une solution, mais j’y ai perdu beaucoup d’énergie, et surtout n’étant plus concentrée sur la route je me suis retrouvée en route de collision avec deux chalutiers espagnols qui trainaient un filet entre eux. J’ai du faire du 90° à la route pendant 5 minutes : très agaçant !  Finalement, je m’en suis sortie avec quelques milles de retard, et une petite déception, mais sans grosse casse, ce qui est l’essentiel lorsque l’on sait que 2 concurrents ont démâté dans cette zone.

La suite 
Après cet épisode, c’est comme si tout s’était enchainé avec beaucoup de fluidité. Les jours se sont suivis, très différents les uns des autres, avec un bon vent portant au début puis de véritables zones de pétoles  (sans vent) dans les derniers jours. J’ai très vite décidé de ne plus écouter les classements à la radio BLU (une vacation quotidienne nous informe de la météo et des classements en distance par rapport au but), voulant à tout prix me concentrer sur mon bateau et sur ma course et me préserver des aléas du classement (suivant la situation météo, la distance au but n’est pas toujours représentative de la performance d’un concurrent). C’est ainsi qu’a commencé une longue route solitaire vers les Canaries. Le 5 octobre, j’ai mon dernier échange VHF (radio) avec un concurrent de la catégorie prototype, Erwan Le Mené, qui finira lui aussi 3ème dans sa catégorie, puis plus rien. Jusqu’à 2h avant le passage de la ligne le 11 octobre, je n’aurai plus aucun contact avec les autres concurrents ou bateaux accompagnateurs. Je considère que cela a été une bénédiction : je ne me suis laissée influencer par personne, j’ai pu vivre pleinement mon périple, et découvrir la véritable vie en solitaire, sans parler, sans compter sur personne pour tenir le rôle d’exutoire, seule avec mon mental et mes ressources psychologiques personnelles. S’alimenter le mieux possible, dormir par petites tranches (mon maximum aura été de 20 minutes), régler son bateau comme si l’on était bord à bord avec un autre, regarder vingt fois, cent fois ses fiches météos pour décider de la bonne trajectoire, écouter un peu de musique lorsqu’on est à la barre, lire un livre lorsque le vent fait défaut tout en gardant un oeil bien ouvert sur les instruments afin de guetter le moindre souffle d’air, la moindre accélération; contempler inlassablement les levers de lune, les étoiles, le plancton qui s’illumine lorsque les safrans du bateau fendent l’eau… les jours défilent à une vitesse hallucinante. Au début on se dit  « encore 7 jours » et cela parait loin, mais jour après jour le calendrier défile, sans aucun événement extraordinaire, et finalement, le dernier jour est là.

Hallucination
La dernière nuit, voyant l’arrivée approcher et sachant le vent très instable, j’ai décidé de très peu dormir et de ne m’accorder que deux siestes de 15 minutes. Au beau milieu de la nuit, alors que je m’étais déjà accordé ces deux siestes et que le vent ne s’était toujours pas bien établi, je me suis assise quelques minutes à l’intérieur sans véritable objectif. Erreur fatale ! L’assoupissement est venu sans prévenir et lorsque je me suis réveillée en sursaut, j’étais complètement perdue : « Où suis-je ? Mince je ne comprends plus mon GPS ? Où est-ce que je vais ? J’ai dormi combien de temps ? » Au bout de quelques secondes j’arrive à comprendre où je suis et je vois que le vent a bel et bien tourné, je réalise machinalement ma manoeuvre : affalage du gennaker, empannage, envoie du grand spi. Puis j’arrive à calculer que je n’ai en fait dormi que dix minutes (je regarde toujours ma montre avant de m’assoir lorsque je suis très fatiguée, afin de garder un oeil sur la réalité) mais je suis très tourmentée, j’ai la ferme conviction qu’il y a quelqu’un à bord avec moi ! Dans ma tête, je hurle « va t’en, va t’en, je vais être disqualifiée », dans ma tête encore cette personne que je serais incapable de décrire précisément me répond « mais tu n’es pas en état de naviguer seule ! » je ne sais pas quoi répondre mais je suis extrêmement en colère, et je vais broyer du noir, persuader d’être accompagnée et donc disqualifiée pendant encore de longues minutes. Petit à petit, cette présence s’est estompée, et je me suis calmée, profitant de la douceur de cette nuit très paisible, mais je garderai longtemps en moi le souvenir de cette fausse conviction que j’étais accompagnée !

L’arrivée
A la dernière vacation BLU, le matin du dernier jour,  je n’ai pas coupé la radio juste après la météo, comme à mon habitude. J’ai poussé jusqu’au classement des bateaux de série, ne voulant pas arriver à Las Palmas sans aucune idée de ma position, souhaitant notamment me préparer à une éventuelle déception. J’ai écouté, tremblotante, la voix énonçant les concurrents un à un : quelle joie d’être citée si haut dans la liste ! Quatrième, HOURRA ! J’avais l’impression d’avoir tout gagné : passé un excellent moment en mer, tout en m’étant bien battue. Malgré le peu de sommeil de la dernière nuit, j’ai pris la barre pour ne plus la lâcher avant la ligne, soit 9h plus tard, voulant mettre toutes les chances de mon côté pour ne pas être rattrapée par le 5ème, annoncé assez proche, et essayer de rattraper le 3ème et le 2nd, à respectivement 1 et 2 milles de moi. Mes efforts auront sans doute été récompensés, même si nos trajectoires bien différentes rendent les calculs compliqués : à moins de 7 milles de l’arrivée, vers 19h, j’aperçois deux spis, celui du 2nd Rémi Aubrun et celui d’Erwan Le Draoulec, annoncé 3ème le matin. Quelques instants plus tard, je viens me placer pile entre les deux :  à 0,7 milles de Rémi, et à 1,5 milles d’Erwan après 11 jours de course ! C’est serré…

C’est reparti pour un tour 
Une fois à terre, ce n’est pas tellement ma place qui me réjouit que mon état d’esprit, je suis si heureuse d’avoir vécu une si belle étape. Après une pause de près de 3 semaines je repars en mer pour la « vraie » traversée de l’Atlantique, jusqu’au Marin en Martinique. Je n’ai pas tellement plus de certitudes sur ma façon de gérer l’aventure, mais je sais que je vais une nouvelle fois faire de mon mieux, tout en gardant en tête qu’en bateau, le marin ne décide de presque aucun paramètre !

Le podium série de la 1ère étape

  1. Valentin Gautier – Banque du Léman 903 – Le 11 à 19h 40m 29s
  2. Rémi Aubrun – Construction du Belon 868 – Le 11 à  22hh 00m 33s
  3. Clarisse Crémer – TBS 902 – Le 11 à  22h 08m 23s

Le podium proto de la 1ère étape
  1. Ian Lipinski – Griffon 865 – Le 11 à 13h 22m 12s
  2. Arthur Léopold Léger – Antal XPO 709 – Le 11 à 13h 24m 05s
  3. Erwan Le Mené-  Rousseau Clôture 800 – Le 11 à 21h 32m 44sec

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